Police – Fiction

« Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’électricité »

Niels BOHR, physicien danois

 

 

Ce binôme de policiers a été choisi pour tester la nouvelle procédure d’enquête modélisée : l’E.P.A.O dont l’acronyme signifie « enquête pénale assistée par ordinateur ».

Le logiciel a été développé dans le cadre de recherches visant à établir un protocole d’enquête Il a été mis au point pour améliorer le standard des enquêtes de police en proposant un chemin d’investigations adapté au type de l’enquête. Il propose des actes à accomplir avec des trames déjà remplies contenant les données recueillies de manière à éviter les saisies répétitives qui sont fastidieuses, chronophages et susceptibles d’introduire des erreurs.

Cet outil propose des fonctionnalités, identifiées par des icônes propres à chaque action, qui recouvrent le travail classique de l’enquêteur dans chacune de ses composantes, de façon à ne rien oublier grâce aux suggestions d’actions et à l’automatisation proposée  des requêtes.

Chaque icône correspond à une tâche de l’enquêteur : les comptes rendus hiérarchiques, le recueil des preuves lors des constatations sur le terrain, les auditions réalisées, les recherches dans les différents fichiers, les réquisitions auprès des opérateurs téléphoniques, des sociétés d’autoroute, des banques, tout en respectant les formes juridiques prescrites de façon à sécuriser ces actes juridiques pour éviter les annulations de procédure.

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Le test en situation réelle a été décidé comme suit : une affaire délictuelle sans enjeu qui n’aurait pas justifié un traitement policier approfondi, traitée en solo et une affaire criminelle normale, traitée en duo, enquête classique et enquête assistée par ordinateur, l’idée étant de pouvoir comparer les deux méthodes de travail et de ne pas prendre le risque d’un échec avec une méthode nouvelle non testée en réel.

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Le binôme d’enquêteurs est des plus classiques : un policier chevronné mais peu adepte des nouvelles technologies informatiques et son jeune collègue, de la génération Y, né avec une souris dans les mains et des écouteurs dans les oreilles, mais sans grande expérience policière.

Le kit qui leur a été remis est constitué d’une tablette du commerce qui a été dédiée au logiciel et d’un téléphone de service, version moyen de gamme d’un smartphone, sur laquelle l’application a été installée.

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C’était la troisième fois en quelques mois que des brebis étaient dérobées à la jeune éleveuse. Une affaire purement locale qui ne mobilise pas habituellement la police en raison du faible préjudice. L’occasion rêvée de tester le nouvel outil sans grand risque pour trois brebis volées.

En arrivant sur les lieux de cette bergerie isolée, les traces de pneumatiques fraîches dans le sol détrempé sont visibles. Elles ne sont pas celles du véhicule de la bergère. Pendant que le jeune policier recueille, avec la fonction dictaphone du logiciel installé sur le smartphone de service, la plainte de celle-ci, son collègue, avec la tablette, suit le processus proposé d’état des lieux : des clichés de la scène d’infraction du général au particulier avec la tablette selon un ordre proposé avec des pré-légendes à compléter par remplissage des cases. Pas besoin d’attendre le déplacement de l’Identité Judiciaire puis ensuite le temps d’impression des photographies pour constituer l’album d’état des lieux. La scène d’infraction est parfaitement géolocalisée, indice par indice (comme les policiers eux-mêmes…). Un plan à l’échelle peut être généré automatiquement en cas de besoin.

Le jeune enquêteur fait signer électroniquement à la victime son audition-plainte. Elle n’aura pas ainsi à se déplacer au commissariat. Le document est télétransmis au service d’exploitation des archives pour indexation. En retour, après l’extraction des données factuelles classiques (temps, lieu et mode opératoire) d’éventuels rapprochements avec des faits similaires seront envoyés au directeur d’enquête.

Le vieux policier s’intéresse maintenant aux empreintes dans le sol. Avec le classique test centimétrique il aura l’échelle de ce qu’il photographie et avec le nouveau test colorimétrique des comparaisons chromatiques, bien utiles sur des traces de peinture ou des morceaux de textiles retrouvés, pourront être effectuées plus tard, en laboratoire.

Le modèle de sculpture des pneumatiques et le niveau d’usure apparaissent clairement sur les clichés pris grâce aux réglages en macrophotographie, de même que les empreintes d’une paire de chaussures de travail.

L’écartement entre les roues est calculé précisément par le logiciel grâce à l’échelle centimétrique. La mesure est instantanée et couplée avec une base de données automobiles.

« Chère demoiselle, connaissez-vous quelqu’un dans les environs qui utiliserait un fourgon Peugeot J5 ? » demande le chef de l’enquête.

Elle n’avait pas osé parler de ses soupçons, faute de preuve, mais à quelques kilomètres de là un marchand de bestiaux à qui elle avait refusé de vendre ses brebis possède une bétaillère J5 de couleur blanche.

En moins d’une heure, les constatations sur place sont terminées et les deux policiers rentrent au service en passant chez le maquignon.

Le fourgon est garé devant l’enclos. Les enquêteurs, avant de frapper au domicile, examinent le dessin des pneumatiques du véhicule stationné sur la voie publique qu’ils photographient avec la tablette. Le résultat positif s’affiche instantanément sur l’écran.

L’homme à la blouse grise des acheteurs de bestiaux, intrigué, observe depuis le perron. Les policiers s’approchent et lui demandent la permission de prendre en photo ses chaussures boueuses laissées à l’extérieur. Même résultat positif avec les traces de pas photographiées.

Le maquignon est emmené au commissariat séance tenante pour être interrogé avant de revenir effectuer une perquisition avec la bergère capable de reconnaître ses bêtes.

La rapidité de la résolution de cette affaire fait le tour immédiatement des services et suscite, comme toujours, scepticisme et jalousie chez certains.

En croisant dans l’escalier son collègue des stupéfiants qui lui lance « Tiens, toi qui a toujours une solution, j’ai besoin d’un interprète en serbo-croate pour notifier une garde à vue tu peux m’aider? ». Le vieil inspecteur comprend l’ironie de la question. La réponse au grincheux ne se fait pas attendre : « Bien sûr, j’ai cela sous la main ». Il consulte la tablette à la rubrique interprètes et notifications. « J’ai aussi en soninké si tu veux ». C’est la langue qui suivait la table alphabétique. Et il fait écouter la notification verbale, en serbo-croate, des droits du gardé à vue et lui envoie, par mail, le procès-verbal automatiquement établi.

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Un jeune homme vient d’être abattu dans le centre-ville par des tirs d’AK 47 et de pistolet automatique.

En arrivant à la station-service, notre duo d’enquêteurs laisse les constatations à l’identité judiciaire car même si les fonctionnalités de l’outil ont été validées par l’enquête précédente s’agissant de ce point, le rôle des équipes de police scientifique demeure pour effectuer les révélations de traces et empreintes et leurs prélèvements physico-chimiques. Il sera temps plus tard que ces techniciens intègrent les nouvelles possibilités de l’E.P.A.O. dans leur travail.

La tablette et le smartphone auront rapidement permis d’entendre les quelques témoins oculaires ou auditifs qui se sont signalés (identifiés parce qu’ils avaient appelés le numéro d’urgence de la police ou parce qu’ils étaient restés sur les lieux).

Ils sont rapidement entendus par procès-verbal d’audition numérique électroniquement signé sur place. Comme toujours il n’y a pas grand-chose à tirer de gens qui ont entendu ce qu’ils ont pris au départ comme étant des pétards puis aperçu deux silhouettes sombres, casquées et gantées s’enfuir sur un scooter qu’on ne tardera pas à retrouver à proximité, incendié, et dont l’origine frauduleuse ne permettra pas de trouver d’indices matériels.

Le logiciel d’enquête permet de dresser la carte des immeubles ayant une vue directe sur la station-service pour rechercher plus tard, de façon systématique, d’éventuels témoins qui, auparavant, auraient pu repérer quelque chose de suspect sans en prendre conscience.

Le film de vidéosurveillance, remis par l’exploitant de la station essence, est téléchargé dans la tablette, sur les lieux. Son exploitation va pouvoir être comparée aux images de vidéosurveillance du centre de supervision urbain demandées par mail. La réquisition mentionne les numéros des caméras périphériques au lieu du crime pour une première exploitation des images des caméras.

Le champ de couverture des caméras de la ville a été rentré lors du paramétrage local du logiciel à l’occasion de son téléchargement.

Dans un deuxième temps, quand le deux-roues monté par le commando de tueurs, sera repéré sur les images, une recherche par la fonction de filature rétrograde permettra de retrouver le trajet antérieur avec, on l’espère, un élément d’identification (un lieu de départ, un véhicule non volé pour déposer le pilote ou le passager…).

Le même travail sera fait lorsque le scooter sera retrouvé incendié, même si là, les chances sont plus faibles car les lieux déserts manquent de couverture vidéo. Toutefois il n’est pas exclu de voir le passage, sur un carrefour giratoire équipé de caméra, du scooter puis, quelques minutes plus tard, le passage, dans le sens inverse, de la voiture relais monté par deux, voire trois, personnes qui ne sont plus masquées cette fois.

Une autre action conservatoire classique que l’outil permet d’exécuter automatiquement est le gel des bornes téléphoniques des lieux. La cartographie des zones couvertes par les différents relais des opérateurs est disponible en positionnant sur le plan le lieu des faits (et plus tard le lieu de découverte du scooter volé puis, dans un troisième temps, le lieu de vol du scooter). Les mails de réquisitions aux services juridiques des opérateurs sont transmis pour pouvoir disposer des trafics de connexion des communications électroniques (voix et datas) pour effectuer rapidement le croisement des données.

Le travail d’analyse du trafic sera poursuivi par le croisement des données de l’itinéraire d’arrivée, de l’itinéraire de fuite puis de l’itinéraire de recueil post-incendie par le gel puis l’analyse du trafic des nouvelles bornes qui couvrent ces itinéraires mis en évidence par la vidéo (voire, plus exceptionnellement par un témoignage recueilli).

L’enquête va se poursuivre avec l’outil informatique qui permet ce travail itératif successif qui est le secret de l’enquête pénale réussie.